Catégorie : Écriture

  • Fin août

    Fin août. Les mûres sauvages se coagulent aux ronces.

    Nous suivions les voies brulantes d’été jusqu’au zénith

    en quête d’une soif pas d’une réponse.

    Et nous avons atteint la fuite.

    Le chemin d’été s’effile.

    Une sente d’automne accueille nos pas.

    Et nous cueillons les baies sanglantes,

    portons aux lèvres desséchées le maigre repas

    La pulpe gicle, astringente.

    Au bout du chemin nous récoltons l’errance,

    le bourdonnement aux tempes et des ampoules,

    quelques pelotes de souvenirs à tricoter des pulls

    et des écharpes pendant l’hiver,

    et un criquet juché dans le bonnet.

    Dans nos deux solitudes enchevêtrées

    s’immiscent des épis de blé

    et le pollen des boutons d’or

    saupoudre nos sandales. Mais nous marchons encore.

    Enfin, le continent s’arrête au bout de la falaise,

    quelques îlots s’élancent et disparaissent

    dans une nue épaisse

    où seuls nos rêves naviguent sous les voiles.

    Une sphère géante mouille à l’horizon,

    et dans la brume s’embrasent les étoiles.

  • Un siècle de retard

    À fur et à mesure que je grandissais, j’appréciais de plus en plus Leningrad. L’ère soviétique était en déclin. Si à l’école maternelle on avait encore entendu l’expression « papy Lénine », à l’école primaire, notre institutrice, une jeune femme douce et attentive, n’évoquait jamais les questions idéologiques.

    Enfin, on fût tous des « octobristes » pour un temps et on porta des badges en forme d’étoile avec un portrait du père de la révolution en chérubin aux boucles dorées dans lequel on ne reconnaissait point le futur tyran sanguinaire et dont on savait qu’il n’avait jamais menti à ses parents. On se divisait même en cellules d’action par cinq; l’action consistant à nettoyer le tableau et à nourrir l’unique escargot qui habitait l’écosystème catastrophé aux allures apocalyptiques de l’aquarium de classe. On porta l’uniforme. Une robe marron à plis à laquelle on cousait chaque semaine un col blanc frais en dentelle et des manchettes assorties. La robe se portait avec un tablier – noir au quotidien ou blanc pour le jour de la rentrée ou photo de classe. Les filles avaient des gros nœuds en nylon dans les cheveux qui ressemblaient à des têtes de chou blanc. Les cheveux se portaient en nattes, en corbeille ou en queue de poney. Moi, j’avais les cheveux courts, or, le nœud n’y tenait jamais : il commençait à glisser dans les premières minutes du premier cours et se retrouvait vite posé à côté de ma trousse. Les garçons avaient des costumes deux pièces bleu marine à galons et ornés de jolis boutons brillants. L’uniforme était difficile à se procurer. Les parents se donnaient beaucoup de mal à dénicher des points de vente de cette denrée indispensable. On essayait de faire durer l’uniforme pendant deux ans. Par conséquent, la première année l’uniforme était trop grand et la robe vous recouvrait les genoux, alors que l’année suivante la robe vous serrait sous les aisselles ou, s’il s’agissait du pantalon des garçons, il exposait vos chevilles au froid et au vent. Et voilà tout pour l’idéologie communiste. Et puis, on vivait à Leningrad, dans un décor aristocratique, vétuste et écaillé.

    J’aimais visiter les palais que je n’associais guère au passé monarchique, aux conflits de classes, aux disparités sociales, à la révolution ou à la guerre civile. Je me sentais chez moi dans la ville impériale du papy Lénine et parcourais les enfilades de salles dorées à n’en plus sentir mes pieds. Je passais sous les regards des bustes sculptés, dans des forêts de corps en marbre entrelacés et parmi les paysages de l’Italie et de la Hollande. Je rêvais d’avoir une robe de bal, pas un uniforme.

    Plus tard, au collège, nous, les écoliers de la ville de Pierre le Grand, avions une matière à part : l’histoire et la culture de Saint-Pétersbourg. Notre professeur, Efim Aronovitch parlait avec un amour fatidique de chaque coin, chaque bâtiment de cette ville. Lui, il en était mort, de son amour, car souffrant d’asthme. Un jour d’hiver le souffle froid et humide de la ville coupa le sien. Devant son cercueil, on écouta quelqu’un lire l’un de ses poèmes :

    Notre carrosse s’arrête devant le Palais d’Hiver,

    Mais les fenêtres sont éteintes, que se passe-t-il ?

    Remets tes moufles, mon amour, il fait froid et il neige,

    Le bal a dû se terminer sans nous,

    On a un siècle de retard …

    Je ne me souviens pas des paroles exactes, mais, comme c’est toujours le cas en poésie russe, c’est le rythme du poème qui me hante, c’est la justesse de la pensée qui donne un arrangement à mes sentiments brouillés. Aujourd’hui j’aurais dit que nous, les habitants de cette ville, sommes tous en retard sur l’époque, nous vivons dans une simultanéité de l’histoire et de la mythologie où les vivants croisent les morts, où les personnages des romans sont plus réels que les phénomènes météorologiques et où les tableaux s’ouvrent sur des avenues.

    Un autre poète, Alexandre Kouchner, dit que tout petits nous savions distinguer le classicisme du baroque, comme d’autres enfants savent reconnaître un sapin et un boulot. Et c’est ne pas un privilège ou un mal ; c’est une donnée propre à cette ville.

    Parfois, tu en es malade, de cette théâtralité, de cette mise-en scène où tous les rôles sont connus d’avance, où la même pièce se joue pour une millième fois et le rideau est fatigué et les bougies s’étouffent dans le vomit de la cire.

    Mais quand tu n’es pas là ; tu n’as qu’une envie : respirer le vent de la Neva.

    À l’automne 2021, pour les vacances de la Toussaint je retournai avec mon fils à Saint-Pétersbourg. C’était une visite attendue, qui survenait après un long sevrage dû aux deux ans d’épidémie, qui avait cloué au sol les avions; trois mois après le décès de mon père qui mit brutalement fin à toute une époque, douloureuse ; après de grands changements dans ma vie intime – une tardive installation en couple dans une petite maison en pierre à la campagne véxinnoise et mon virage définitif vers ce métier qui s’imposait comme une vocation et un besoin vital. Tout avait tellement changé que je tenais à voir ma ville; à savoir si elle me manquait toujours, et puis peut-être y voir comme dans un miroir mon propre reflet, cette fois, heureux et apaisé.

    J’étais euphorique. Chaque jour on visitait un lieu emblématique. Ma ville s’était indéniablement embellie, je l’aimais toujours, mais elle ne me manquait plus car maintenant, les années de détresse étaient révolues, tout était réglé entre nous et je pouvais désormais la visiter en amie tant que je voulais, et, pourquoi pas, me lancer dans un projet créatif, littéraire ou artistique, avec mes collègues et amis russes.

    À un moment, nous nous retrouvâmes, mon fils et moi, rue Malaya Sadovaya à attendre notre horaire d’entrée à une exposition des photographies de Rodtchenko qui se tenait à la Maison de la Radio. Alors, on se mit dans un petit café portant le nom du personnage de Tolstoï, prince Volkonski. En rigolant, nous qualifiâmes l’établissement de « glamournenkoye », un café glamouresque, c’est-à-dire, ayant une certaine prétention à la préciosité, au chic, au glamour. Mais nous constatâmes que c’était bon d’être tous les deux installés devant une baie vitrée d’un immeuble art nouveau, à contempler l’épaisse étoffe du crépuscule, lourde et trempée, qui réfractait la lumière des réverbères, et à travers laquelle les silhouettes silencieuses des passants filaient comme de mystérieux poissons des profondeurs. Le portique ocre de la Maison de la Radio avec ses masques aux bouches ouvertes et aux yeux exorbités se profilait en face comme une ruine immergée d’un temple antique. C’était jouissif de boire la mousse brulante d’un cappuccino avec une bouchée du gâteau « pomme de terre », une sorte de truffe, dont la poudre chocolatée recouvrait mes papilles d’une pellicule poussiéreuse et m’apitoyer sur l’arrivée imminente de novembre et de l’inéluctable délectable réclusion automnale. Je me souvins d’un vers de Rilke : « celui qui accueille l’automne en solitaire, le restera jusqu’au printemps » (« wer jetzt allein ist, wird es lange bleiben ») du poème Herbsttag, que j’avais appris, avec des centaines d’autres, vingt-cinq ans auparavant, car je voulais qu’il y eut toujours un poème au bout de ma langue à réciter en marchant dans la ville. Et j’étais heureuse, car je savais à quel point cela pouvait être vrai, et à quel point cela pouvait être faux, car un jour d’hiver, froid et humide, c’était le printemps dans l’hiver et ma vie avait changé et je n’allais plus être seule, et aussi parce que quelque chose d’important était accompli, et que l’amour et la poésie et « l’écriture vivante » – le mot qu’on utilise en russe pour la peinture – et la beauté était là, plus réels que le réel que je n’apprivoiserais jamais mais que j’ai désormais à l’œil comme quelque animal féroce et qui, finalement, contribuait à sa façon à la vie, la vie qui était voilée pour quelques instants fugitifs, le temps d’une pause au chaud dans un café précieux, parmi les effluves de café et de pâtisserie, la vie voilée par cette étoffe du crépuscule, de pluie et de lumière.

    Quatre mois plus tard la guerre éclata et nous perdîmes notre pays.

  • On sort pour faire un tour…

    On sort pour faire un tour le long des quais,

    Franchit le pont jetant un œil en-dessous :

    Une longue barge tangue, pleine à craquer,

    Pousse un ballon vers l’horizon dissout.

    Nos pas s’accordent, sonnant sur le bitume,

    Le vent dissipe les bruits, brasse l’odeur

    Du pain, mêlée au réconfort de l’habitude,

    Et ton épaule me frôle, et ta chaleur

    Devient l’essence de la journée sereine.

    S’empressent les cyclistes, les joggeurs,

    Et les rameurs agitent avec vigueur

    Leurs avirons dorés. L’eau riveraine

    Coule lentement envers la confluence

    Où la rencontre est neuve, fusion pérenne.

    Les ondes vertes affluent, les jours s’égrènent,

    Nos mains se touchent, nos pas, mon cœur, avancent.

  • Nouvel an sous le dévers

    Les coupes à peine remplies de vin moelleux

    De leurres et songes de la nuit d’hiver,

    Devant la fenêtre ouverte à l’air frileux

    On trinque pour l’an nouveau sous le dévers

    Qui coupe à peine la profondeur du bleu

    Dans un recoin perdu de l’univers.

    Et quelques doux bonheurs au fond d’une malle,

    Et quelques fous espoirs au fond du cœur

    Nous tiennent au chaud par cette saison brumale.

    Dans la nuit givrée on hume la fraicheur

    De quelques vers anciens qui tissent la toile

    De nos destins battus et brulent nos ardeurs.

    Et rien n’est plus pérenne que l’éphémère

    De ce dévers percé de quelques vers.

  • Tu m’écriras

    « Tu m’écriras », lui dis-je.

    « Oui », acquiesça-t-elle.

    Le train démarra doucement, je marchai encore un peu le long du quai, en accompagnant son wagon, la regardant. On ne se plus dit un mot depuis. On s’écrit. Des lettres. Une, deux, trois, une dizaine, une centaine, chaque semaine, plusieurs fois par semaine. Des lettres à remplir tous les tiroirs de mon bureau, tous les rayons de ma bibliothèque. Des lettres à embaumer mon oreille, à enivrer mon sommeil, des lettres à boucher le conduit de ma cheminée, à absorber mes larmes. Des lettres à prendre de la poussière, des lettres à réciter par cœur. Des lettres à chérir, des lettres à déchirer. Des lettres à écrire, des lettres à attendre. Des lettres à espérer. Des lettres à regretter. En commençant par cette première…

  • Voyages

    À la compagnie XY

    La gravité ce n’est pas grave

    Sur les ailes du rêve

    On vole sans entraves

    On en fabrique à tour de bras

    Viens les essayer et tu verras

    Abracadabra

    Tu t’envoleras

    ***

    La houle souffle à travers la foule

    La houle roule la rouille des feuilles

    La houle murmure à ton oreille

    Insuffle l’amour dans ton sommeil

    L’amour murmure à ton oreille

    L’amour t’émeut et t’émerveille

    ***

    Une forêt de bras

    Un océan de mains

    Une pluie de voix

    Mille milliers d’humains

    Une tempête d’idées

    Une galaxie brodée

    De rêves de lendemain

    ***

    Il arrive qu’un rêve pousse si fort

    Qu’il perce le béton sous tes pieds

    Porté par sa poussée tu prends de l’essor

    Ton corps ta tête ton âme se mettent à tournoyer

    Et voilà soudain tu perds ton équilibre

    Inspires, vrilles, voles, te juches sur un nuage

    Sous un air mélodieux à l’air si libre

    De tes propres ailes t’amorces un voyage

    ***

    On est unis dans un univers de sons

    Ton souffle est le mien

    On a les mêmes poumons

    Que le vent remplit de parfums du monde

    On est unis dans un univers de sons

    Nos cœurs se battent à l’unisson

    Irrigués par le même sang

    Nos rêves sont effervescents

  • La berceuse pour un grand garçon

    Do, do, dors, mon trésor

    On n’était que deux dans un silence hurlé d’octobre,

    Dans le brouillard onctueux des jours chancelants.

    On marchait amassant les feuilles tombées, remuant la pénombre,

    Regardant les banquises s’emparer du fleuve rugissant.

    Do, do, dors, petit cœur

    On n’était que deux sous les grappes de sorbier, morsures béantes,

    Sous les feuilles de chêne gondolées, pagodes indiennes,

    Sous les feuilles d’érable, mains ensanglantées, mains acclamantes,

    Sous les feuilles de boulot, pluie dorée, incandescente,

    Sous les pattes velues des pins au souffle de résine,

    De quoi rêvais-tu, mon enfant, tétant ta tétine ?

    Des cols enneigés, des sentiers de silice,

    Des océans aux langues écumeuses, des mers d’huile,

    Des forêts à la perte de loup,

    Des myrtilles qui tâchent les paumes,

    Des ruisseaux  qui gèlent les chevilles,

    Des déserts parcourus par des serpents à la peau de soie,

    Du sable rouge, jaune, bleu et noir,

    Des arbres majestueux levant leurs bras,

    Des salines à la crinière écrue,

    Des fleuves battant la grande crue.

    Des chants de tous les peuples du monde,

    Des yeux aimants, des vallées profondes,

    Des visages aux rires éclatants,

    Des étoiles filantes, des terres heureuses.

    Do, do, dors, mon grand

    Tu grandis comme le jour de printemps.

    La nuit j’entre dans ta chambre, te regarde dormir,

    Et mes lèvres esquissent une berceuse.

  • Tu es une jonque…

    tu es une jonque aux voiles écarlates,

    enchevêtrée dans mes rêves,

    l’aorte qui galvanise mon thorax,

    mon axe

    majeur –

    la douceur de ta sueur salée

    sur mes papilles,

    le battement de ton cœur

    dans mon oreille,

    le parfum de ta peau

    mêlé

    à mes alvéoles –

    tu es le chant d’Éole

    dans mon sommeil,

    l’intrinsèque mystère

    d’un ruisseau tortueux qui parcourt la terre

  • Les baigneuses (ekphrasis en haïkus)

    Les baigneuses (ekphrasis en haïkus)

    Camille Pissarro, Les baigneuses, 1894

    La chemise de lin

    Frémit au vent, frôle la peau,

    Tombe sur l’herbe mouillée.

    Les flots sont troublants,

    Les pieds appréhendent le fond

    Si froid, si obscure.

    La rivière si fraiche

    Et ses baisers si ardents

    Par la chaleur étouffante.

    Les rires retentissent

    Sous les feuillages qui cachent

    Les baigneuses rieuses.

    Elles s’allongent dans l’ombre,

    Les herbes parfumées et drues

    Chatouillent leurs cuisses nues.

  • La ballade des pendus

    Frères humains qui après nous vivez

    N’ayez les cœurs contre nous endurcis,

    Car, si pitié de nous pauvres avez,

    Dieu en aura plutôt de vous mercis

    François Villon, 1489

    Sens-tu cette pluie

    sur toutes nos plaies ?

    Entends-tu cet orage

    dans nos cœurs en rage ?

    Vois-tu cette vague

    de nos rêves qui divaguent ?

    Frères humains, est-ce une blague ?

    On nous matraque

    de propos obliques

    d’une bouffonnade

    hypertrophique.

    Nous sommes des milliers en rade,

    y’en a t-il un ou une

    qui souhaite une guerre,

    qui aurait une terre

    promise

    ailleurs que la Terre

    soumise

    aux antigènes ubiquitaires ?

    dans leur éthique embryonnaire

    il n’y a pas une corde qui tique

    lorsqu’on tue

    des pays entiers

    Frères humains, nous sommes des milliers

    avides

    du rêve d’Ovide

    d’une métamorphose

    de ce monde en nécrose,

    j’vais vous dire

    mon délire

    dans la mire

    des avares

    mon cœur

    en pétard

    se déchire

    j’en ai marre

    j’me ballade des pendus

    qu’on laisse pourrir dans les rues

    dormir sur la dure

    lorsque

    les endurcis

    dorment dans leurs lits

    les pendus font les poubelles

    les endurcis s’empiffrent de croissance

    de la plus belle

    Ô !

    j’espère

    que ma nuisance

    sonore

    fera sauter

    leurs plombs de cœurs !

    cette odeur

    de misère

    de putréfaction

    que nous fuyons

    dans les wagons

    elle est aussi la nôtre

    quand l’humain

    pourrit dans l’âme

    une odeur infâme

    envahit le tombeau

    de la St. Lazare

    sur des centaines des yeux pas un seul regard